Le dangereux marchandage de l’Union Européenne

Lesbos, Chios, Samos, Kos, Leros. Ces cinq îles grecques de la Mer Egée sont devenues le triste théâtre de la politique de migration boiteuse de l’Union européenne. Sur chacune de ces îles, la Commission européenne a installé des « hot spots », des centres de tri en d’autres mots, afin d’y accueillir et identifier les migrants. Depuis l’accord avec la Turquie en mars dernier et son principe de “un pour un”, les dirigeants européens ayant déclaré ne pas pouvoir accueillir tout le monde, les migrants non Syriens s’y voient systématiquement refoulés. Après la fermeture de la route des Balkans, la Grèce se transforme jour après jour en un entonnoir où près de 54 000 migrants attendent qu’on statue sur leur sort. 

Dans ces centres de tri, qui s’apparentent plus à des centres de rétention, les autorités compétentes choisissent qui aura le droit d’obtenir l’asile. S’il est normal de vouloir aider en priorité les personnes le plus dans le besoin, faire une distinction entre “réfugiés de guerre” d’une part et “migrants économiques” de l’autre pose problème. Sémantiquement d’abord, le vocabulaire utilisé sous-entend que certains viendraient pour une cause noble, et les autres juste pour profiter de notre richesse. Mais les personnes qui fuient la famine et la misère dans leur pays sont-elles moins en détresse que celles qui fuient la guerre ? Un tel jugement de valeur est déplacé et dangereux.        

Au-delà du problème éthique qu’il pose, le tri se révèle en pratique compliqué : les raisons qui poussent les personnes sur les routes de l’exil sont multiples, et ne résultent jamais d’un seul facteur. Ainsi, la journaliste Agnès Sinaï rapporte dans son article “Aux origines climatiques des conflits” que c’était d’abord la très grande sécheresse que la Syrie avait connue entre 2006 et 2011, privant les habitants des zones rurales de leurs cultures, qui avait mis sur la route des villes les premiers migrants. Plus tard, ces personnes déjà fragilisées par leur situation économique furent les premières à fuir le conflit. Ce qui montre bien à quel point raisons économiques, politiques ou environnementales ne fonctionnent pas de manière indépendante et séparée. Au contraire, ces facteurs se cumulent et se renforcent mutuellement. Dans l’impossibilité de déterminer rapidement et efficacement lesquels sont le plus en danger, on en arrive à juger arbitrairement et trier systématiquement en fonction de critères subjectifs. 

Oui, l’Europe a les capacités d’accueillir tout le monde ; Afghans, Érythréens, Irakiens et Somaliens au même titre que les Syriens. Et il n’impute pas à nous de “sélectionner” parmi eux ceux qui nous semblent les plus légitimes. Le pire est à craindre car le risque de ce tri sélectif serait d’en arriver à sélectionner les “bons” des “mauvais” migrants, en ne prenant finalement que ceux qui nous intéressent. L’opération est déjà en cours en Turquie où, selon le Spiegel online, Ankara a décidé de retenir purement et simplement les réfugiés diplômés et en bonne santé, pour envoyer en Europe les personnes moins qualifiées. Dans ce marché d'êtres humains, l’Europe se serait-elle fait avoir ? 

par Guillaume Mercier et Capucine Chandon

Bruxelles, le casse-cou des deux-roues

Parcourir les rues de Bruxelles à vélo est loin d’être une partie de plaisir : le chemin est semé d’embûches. Je vous mets au défi de descendre la rue de l’église du Sablon sans vous retrouver face contre pavé. Cramponné à votre guidon, les deux mains serrées sur les freins, à l’affût du moindre trou dans la chaussée à laquelle il manque un pavé sur deux, il vous faut encore faire attention aux voitures qui tentent de vous dépasser par la droite et aux piétons qui traversent en-dehors des passages cloutés sans crier gare : « C’est un vélo, il ne risque pas de m’écraser. »

À bout de souffle dans la montée de la rue Théodore Verhaegen, vous devez faire très attention à ne pas coincer votre roue dans les rails du tram, drame qui signerait votre arrêt de véhicule. Derrière vous, le tram s’impatiente : DING DING DING ! Mais oui c’est vrai quoi, il pourrait pas rouler ailleurs ce vélo ? Tiens, sur le trottoir par exemple ! Ou sur les cinquante centimètres d’espace entre les rails du tram et les voitures garées en file, qui risquent d’ouvrir leur portière à tout moment sans vous voir. Car non, vous avez beau arborer un magnifique gilet jaune fluo, personne ne fait attention à vous. Mais vous n’êtes pas au bout de vos peines : vous voici à la Barrière de Saint-Gilles, véritable plaque tournante désorganisée d’une dangerosité sans égale. Entre les pavés, le tram et les taxis qui coupent le gâteau par la transversale, le plus facile serait peut-être d’y foncer les yeux fermés en suivant l’odeur des frites. 

Mais le plus amusant, ce sont encore les pistes cyclables sur les trottoirs. Oui oui, cela existe : un joli chemin rouge tracé au sol, en plein milieu des passants. Très pratique, et très visible ! Une véritable course de slalom entre piétons et sacs poubelles. À Bruxelles il n’y a pas, ou très peu, de pistes cyclables dignes de ce nom. Par digne de ce nom, j’entends un espace bien délimité, réservé aux deux-roues, avec une signalétique propre. Pas un petit logo en forme de vélo coincé entre deux rails de tram. Il ne suffit pas de peindre de beaux petits vélos blancs çà et là, au hasard des routes, pour faire de Bruxelles une ville bike-friendly. Ce véritable parcours du combattant décourage le citoyen qui voudrait se déplacer dans la ville par un moyen de transport écologique : c’est de la dissuasion pure et simple.  

Les brols de la Place du Jeu de Balle

Elle se fit traiter de tous les noms : « Vieux marché », « Marché aux puces », « Vossenplein » ou encore « Den  Met » et « Hirch par terre » en vieux patois Marollien. Outre son utilisation première la prédestinant à servir de ballodrome pour jouer à la balle pelote, peut-être est-ce dû au fait que le quartier des Marolles était à l’origine un quartier mal fréquenté qui abritait les prostituées et leurs clients « de mauvaise vie ». Reléguée en dehors des enceintes de Bruxelles, la place du Jeu de Balle attire aujourd’hui bobos, artistes et touristes japonais en quête d’authenticité. Devenue mythique, elle accueille comme chaque matin depuis près de 150 ans son indissociable marché aux vieilleries et nippes. 

Nous sommes lundi, jour de liquidation des objets qui n’ont pas été vendus au cours du week-end. Les belles pièces sont parties, il n’y a pas grand monde. Une vieille dame tire son caddie rempli de courses dont les roulettes cassées gémissent sur les pavés. Le carillon de l’église néo-romane sonne neuf coups. Les vendeurs ont disposé leurs affaires dans leur carré attribué et commencent à se morfondre, ils sont là depuis 6h du matin. Le froid mordant n’arrête pas les quelques chineurs téméraires, qui fouillent les cartons remplis de babioles à la recherche de la perle rare. Deux hommes négocient en arabe et fument leur cigarette en les observant du coin de l’œil. Soudain, des coups de klaxon répétés retentissent en provenance de la rue Blaes. Un camion décharge sa cargaison de bouteilles de Coca-Cola et bloque la rue étroite qui compte la plus haute concentration en magasins d’antiquités de Bruxelles. Sur les pavés de la place s’entassent une multitude d’objets hétéroclites : machine à écrire d’époque, poupées de cire échevelées, chandeliers baroques, fauteuils élimés, appareils photo argentiques, vêtements démodés, tapis orientaux, fourrures années 20, cadres anciens, lecteurs de cassette obsolètes, vélo d’appartement rétro, piano désaccordé, boucles d’oreilles en plastique, photos de famille ternies, vaisselle kitsch à souhait, poussette avachie, vases Art-déco et pacotilles en tous genres. D’incroyables trésors côtoient 1001 babioles inutiles et inutilisables : un grand beau foutoir, ou plutôt un « volle brol », comme dirait Marcel. 

Marcel, c’est l’un des plus anciens vendeurs de la Place du Jeu de Balle. Tous les matins il s’assied à la terrasse du Volle Brol pour contempler l’activité du marché en sirotant sa bière. La place est bordée de ces cafés (a)typiques où l’on parle encore le brusseleir. Marcel est collectionneur de cartes postales, il y tient son emplacement depuis 35 ans. Ses cartes préférées sont aussi les plus rares : en trente années de recherches il n’a trouvé qu’une vingtaine de cartes originales de la Place du Jeu de Balle. Le son d’un vieux gramophone plane au-dessus de ce lieu hors du temps. Il joue Les Noces de Figaro, « Bel enfant amoureux et volage » chanté par M. Willy Tubiana de l'Opéra Comique.